Au coeur des soins intensifs du MontLégia (17/10/2020)

Au coeur des soins intensifs du MontLégia: «Le personnel est épuisé et fragilisé»

« On se sent frustré parce que tout recommence comme en mars et avril. On en a marre. On n’a pas envie de revivre ce que l’on a vécu. Toute la journée dernière notre masque à transpirer sans avoir le temps de boire un coup. Et ne pas pouvoir manger et boire pendant huit heures parce qu’on n’a pas le temps ! » Ce témoignage, c’est celui de Jean-Philippe Richard, infirmier aux soins intensifs du MontLégia, à Liège.

Comme en mars dernier, il voit les patients atteints du coronavirus repasser les portes de son service. Comme en mars, il s’apprête à faire front, bien décidé à aider ses malades. Mais il n’en peut plus. La première vague a laissé des traces psychologiques et physiques importantes. Et il n’est pas le seul.

« On en a marre »

Un peu plus loin dans le service, son collègue David Bloemen est dans le même état d’esprit. Il se prépare à entrer dans la chambre d’un patient positif. et est contraint de revêtir, pour la énième fois aujourd’hui, une véritable armure. Masque, gants, blouse et visière, le rituel est connu... « C’est devenu presque une habitude », explique l’infirmier, lassé. « Les gens ne se mettent pas assez à notre place, ne voient pas ce que l’on vit au quotidien. Devoir s’habiller à chaque fois que l’on entre dans une salle Covid. Se déshabiller et recommencer pour entrer dans une autre chambre. Retrouver les patients dans le coma. Voir les gens mourir. Annoncer aux familles que leurs proches sont dans le coma ou en train de mourir. On a accumulé de la fatigue liée à tout ce qu’on vit depuis le début de la crise. On en a marre », répète-t-il, lui aussi.

Derrière les sourires de façade, se cache une fatigue réelle, profonde. Elle transpire dans tout le service, a des conséquences sur son fonctionnement. Les soins intensifs du MontLégia sont faire face à un taux d’absentéisme beaucoup plus important qu’à l’ordinaire. Quasi le double qu’en période normale. « Par rapport à mars, on a moins peur d’attraper le virus. Par contre, la difficulté c’est le manque de personnel infirmier pour cause de maladie. Quoi qu’on en dise, on ne forme pas une infirmière ou un infirmier spécialisé en soins intensifs en seulement trois mois. Ce manque d’effectifs pose problème quand on doit manipuler un patient pour le mettre sur le ventre parce que son état s’aggrave, ou sur le dos. Il faut mobiliser 3-4 personnes. C’est du sans-arrêt. Les équipes n’ont pas arrêté après le mois d’avril. On a repris une activité normale à l’hôpital. Les équipes n’ont pas pu se reposer. On est crevé », explique Didier Noirot, anesthésiste-intensiviste.

Appeler des intérimaires

L’hôpital a été contraint de faire appel à des intérimaires. Les demandes de remplacement ne cessent d’augmenter. « Je reçois énormément de demandes de boîte d’intérim de tous les hôpitaux. On sent qu’on a besoin d‘aide partout et c’est mauvais signe. Il n’y a clairement plus assez de personnel. J’avais quelques jours de congé et j’ai décidé de venir aider. Mais je ne suis pas une aide supplémentaire, je remplace une infirmière malade », explique Orit, intérimaire.

Actuellement, le MontLégia accueille 14 malades du Covid aux soins intensifs, dont 30 % dans un état très grave. « Mais on ne lâchera pas. On n’a pas le choix de toute façon », termine l’équipe.

Yannick Hansenne, infirmier-chef: «Ils n’en peuvent vraiment plus et tombent malades»

 

Suite à la première vague, le personnel soignant a changé d’attitude. « Ils ont beaucoup donné et ils étaient tous extrêmement motivés pendant la première vague. Tout le monde me disait : ‘Je peux revenir si tu veux. J’ai congé mais je veux bien revenir aider’. Ils étaient tous très volontaires. Il n’y avait pas de malades », explique Yannick Hansenne, infirmier-chef.

« Mais maintenant, c’est différent. Parce qu’entre-temps, l’hôpital a repris ses activités classiques. Tout le monde a dû se remettre au boulot sans avoir de vraie pause. Beaucoup ont vu leurs vacances annulées. Et maintenant, ils reviennent et on leur annonce une deuxième vague. Ils sont fatigués, stressés et tombent malades. Certains sont contaminés et ne viennent plus travailler. Mais surtout, il y en a beaucoup qui se blessent à cause de la fatigue parce qu’ils font moins attention. On a donc moins de personnel et donc plus de travail. Et qui dit plus de travail, dit plus de fatigue. C’est un cercle vicieux. Ils n’en peuvent vraiment plus. Certains ont même refusé qu’on réinstalle des unités Covid. On a dû travailler en sous-effectif. Les boîtes d’intérim sont saturées et ne peuvent plus nous envoyer de l’aide. »

« Le week-end passé, on s’est trouvé à trois au lieu de cinq pour gérer tout un service », précise-t-il. « On fait comme on peut… »

Julien Guntz, médecin en chef: «On n’est pas aussi serein que pour la première vague»


 

Julien Guntz est le médecin en chef du service des soins intensifs. Depuis quelques semaines, il sent la pression monter sur ses équipes, déjà déforcées.

« Oui, on sent la pression qui monte sur les lits d’hospitalisation. Le personnel a assumé son rôle de soignant de première ligne pendant la première vague mais ça a été difficilement vécu. Psychologiquement, il y a une partie qui est clairement fragilisée. Il n’attaque pas la deuxième vague aussi sereinement que la première. Bien sûr, nous avons mis en place un soutien, notamment une cellule psychologique. Il y a aussi des journées bien-être. Mais les équipes sont globalement déforcées à cause de l’absentéisme. »

« Pas de stop »

« On a planifié des renforts », poursuit-il. « Le personnel d’autres services est prêt à venir nous aider en cas de nécessité. Le problème, c’est qu’on n’est pas dans la même situation que pendant la première vague. En mars et avril, il y a eu un confinement presque immédiat. Donc, on savait qu’il allait y avoir un stop des hospitalisations vu que le virus ne circulait plus. Un des enseignements de la première vague, c’est que le confinement général est trop difficile à accepter économique et socialement. Le personnel est inquiet parce qu’on pense qu’il n’y a aura plus de confinement, et donc qu’il n’y aura plus de stop dur à la montée des admissions. »

 

Article Par Stefano Barattini

Source Sudinfo

 

11:35 Écrit par Jeannick | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | | |